« Lettre à mon inspecteur de l’éducation nationale ».

(Texte trouvé sur le site Mediapart et datant de 2014).
Un collègue au bord de la rupture à un an de son départ à la retraite. 
« Monsieur l’Inspecteur, vous me prévenez par courriel d’une inspection imminente. Je sais que vous êtes en droit de venir vérifier si j’exerce convenablement ma fonction et c’est bien là ce qui me gêne en l’étrange situation où je me trouve. Je ne puis accepter d’être jugé sur un travail que je ne fais pas comme il se devrait et je me vois contraint de vous refuser ma collaboration. Je complète mon mail sibyllin par une missive plus explicite sur les raisons de mon refus actuel.
Je ne fais pas classe ;je gère au jour le jour un groupe totalement déstructuré, perturbé par des années de dérives disciplinaires et fracassé par l’intrusion de la justice dans son environnement. Chaque jour naissent des conflits, des histoires, des crises qui submergent les esprits et éloignent ces jeunes des préoccupations scolaires.
Je n’enseigne pas : je joue un rôle d’éducateur qui cherche à calmer le jeu, qui donne à comprendre la loi et la règle, qui modère les propos, qui adoucit les querelles. Je régule, je pondère, je calme et je ne fais pas cours comme il est prévu que je devrais le faire . C’est ainsi, et j’avoue que ce programme m’épuise et m’use au-delà de ce qui est supportable.
Avec eux , j’ai depuis longtemps renoncé à coucher sur le papier une de ces préparations modèles que vous préconisez. Je viens avec quelques idées en tête, des supports en réserve et je juge de leur état. Parfois, il est possible de s’écouter et d’échanger dans le calme. Nous avançons sur des sujets qui sont plus des activités que des cours. Il faut survivre au jour le jour, et ce n’est pas, je le suppose , ce que vous venez constater …
D’autres fois, c’est l’effervescence, le désordre le plus total. Les élèves ne s’écoutent plus ; ils sont plongés dans leurs difficultés psychologiques et la classe est en ébullition. Je sais que vous êtes venu inspecter une collègue: durant une heure, ils vous ont montré un visage apaisé car ce ne sont pas des monstres ; ils savent se montrer dignes et respectueux quand les circonstances l’imposent de manière parfaitement artificielle.
Je ne souhaite pas me prêter à ce jeu : il ne correspond pas à la réalité du quotidien. À quoi sert de vous leurrer en vous donnant à juger une réalité qui n’est pas la nôtre ? J’ai passé l’âge, à un an de déposer mon tablier, de vous faire des grimaces. Sanctionnez-moi mais ne me jugez pas sur un mensonge.
Je ne vais pas inventer de jolis documents alors que mes chers élèves ne rangent rien, égarent les feuilles ou les détruisent au sortir de la séquence. Je ne vais pas vous parler de progressions quand il faudrait, hélas, évoquer plutôt le récit de quelques escalades périlleuses si ardues à gravir au quotidien.
Ce n’est pas le métier d’enseignant que j’exerce cette année mais tout autre chose, et je pense le faire de mon mieux en ayant même réussi quelques belles activités. Hélas, chaque jour, il faut remettre en cause ce qui a été obtenu la veille ; il faut maintenir un équilibre qui peut se rompre à tout moment. Je n’ai pas besoin que vous veniez me faire le reproche d’être bien loin des obligations de ma charge. C’est ainsi ; je me contente de travailler sur le groupe en demandant aux enfants de réfléchir à ce qu’ils sont, à ce qu’ils font et aux moyens d’envisager des lendemains plus sereins.
Monsieur l’Inspecteur, je ne suis pas en état de vous recevoir pour vous présenter un pauvre simulacre d’enseignement modèle. Vous allez juger ma démarche cavalière et irrévérencieuse, je vous l’accorde. Elle s’inscrit cependant dans un souci de clarté et d’honnêteté. Je vis une année comme jamais je n’en ai vécu et j’estime que le moment n’est absolument pas propice à vous rendre compte d’un travail que je ne parviens pas toujours à faire selon les canons de votre administration et de ma fonction.
Autant être clair et conséquent. J’estime avec ce groupe, avoir atteint mes limites et j’en ai pleinement tiré les conséquences. Je viens de demander ma mutation car il est hors de question de poursuivre avec eux une aventure qui me laisse sans ressources et sans motivation . Aller à leur rencontre est un effort qui demande trop d’énergie en regard des résultats obtenus. J’ai échoué et le reconnais bien volontiers.
Je vous serais reconnaissant de ne pas venir ajouter à la honte et au désespoir que je vis chaque jour, vos remarques inévitables : elles ne seraient que vinaigre sur une plaie. Je n’en ai nul besoin pour connaître la triste réalité du moment. Je vous prie donc de surseoir à cette inspection afin de ne pas me contraindre à la falsification et au faux-semblant. Vous pouvez tout aussi bien me sanctionner en me déplaçant immédiatement de cet endroit charmant ; ce ne serait certes pas très sympathique pour le collègue qui prendrait la place. Mais je m’en remets à votre décision et ne vous fermerai jamais la porte car elle demeure ouverte à tous.
Acceptez mes salutations
Administrativement vôtre. »

Que faire …La conclusion heureuse !

Nous avions publiés en début de semaine le témoignage d’une collègue en souffrance et en attente d’une inspection. Voici la fin de son histoire.

« Bonsoir les collègues,
Promis, je vais essayer de faire plus court que la dernière fois 😂 (oui, c’est bien moi lafilleaupluslongmessagepubliésurcegroupe! 😂)
Je ne sais plus si je vous l’avais précisé, mais j’ai été inspectée aujourd’hui (ce matin : 9h/10h30 -> observations classe – 10h30/12h -> entretien)
Je lui avais tout bien préparé sur une table, cahiers des élèves (un élève qui a des facilités et un autre qui a des difficultés et ce pour les 2 niveaux), mes classeurs de leçons, de « textes » : nouveaux programmes (j’avais même rédigé une synthèse pendant ma convalescence), projet d’école, projet de classe, emplois du temps, progressions, programmations, cahier journal… Bref, je ne vous apprends rien!

Il s’est levé pour regarder mes affichages, puis pour regarder ce que faisaient les élèves lors des jeux mathématiques et c’était une matinée avec mon organisation de rituels avec la fameuse présence des parents que rejette la directrice et que mes collègues n’apprécie pas non plus!
Je commence par faire l’appel et mon petit rituel de l’appel, c’est de dire aux enfants de préparer leur phrase dans leur tête puis de me dire comment ils se sentent et pourquoi (et nous travaillons sur le temps de la phrase et la forme : si c’est du futur, bien conjuguer le verbe et si c’est une phrase négative, ne pas oublier le « ne ») et pour la première fois depuis des mois que j’ai mis ce rituel en place, j’ai 6 élèves qui me disent : « je me sens triste parce que ma mamie est partie au ciel »!!! 😱
Heureusement j’avais pensé à cette éventualité en mettant ce rituel en place donc j’ai dit « oooh ma pauvre, je suis vraiment désolée pour toi! Donc vous avez entendu les enfants, E. est triste donc nous allons faire attention à elle aujourd’hui. Et si tu veux m’en parler, je suis là… » Et puis j’étais assez à l’aise sauf à 2-3 reprises où j’ai dû jongler rapidement entre les 2 niveaux pour qu’il n’y ait pas de moment de flottement…
Dès le début de l’entretien, il me demande de parler de mon expérience professionnelle puis quand il commence par prendre la parole, il me dit :
« Tout d’abord j’aimerais vous remercier pour tout le travail que vous faites pour les enfants (oulala S.O.S, les larmes me montent aux yeux!!! Oui je suis une grande émotive 😊), on voit que vous avez instauré une ambiance sereine, que les enfants ont une relation de confiance avec vous, que vous êtes bienveillante (le mot à la mode 😂) et surtout que vous aimez votre travail.
😭😭😭 (larmes de joie – j’ai un peu baissé et tourné la tête pour être discrète 😝)
Puis nous avons parlé du double niveau, de la gestion, les enfants en difficulté, les A.P.C (parce que nous avons suivi le mouvement syndical en arrêtant de les faire, donc il m’a fait un petit rappel des textes…).
Enfin, il me dit à quel point c’est important de faire rentrer les parents dans l’école, que c’est très bien d’avoir mis ces projets en place et – connaissant l’école – il m’a demandé comment ça se passait avec l’équipe et c’est à ce moment-là que j’ai avoué que depuis que j’avais mis en place ces projets, c’était un peu la guerre et que c’est aussi pour ça que j’étais contente qu’il soit là car j’avais vraiment besoin que l’on me dise ce qu’il en était de ma pédagogie car elle a été sérieusement mise à mal… Et là il me dit que je ne dois des comptes à personne, (excepté à lui 😂) et que tout ce que j’ai mis en place (billets privilèges, ateliers avec les parents, travail de groupes…) Que tant que je respectais les programmes, que je voyais un résultat, je n’avais pas à remettre ces méthodes en cause parce que ça boulverse les habitudes de l’équipe installée depuis longtemps… Et, est venu le moment où il réalise que j’ai des problèmes de santé et que je suis à l’étage!!!
Que si l’année prochaine, j’ai besoin d’aide pour avoir une classe qui me permette de bien circuler etc… Il interviendrait sans problème 😁 et si je n’arrive pas à gérer ces conflits, il m’a proposé de reprendre une direction 😂 euuuh! Comment dire? Nooon merciiiiii ! 😂 Il ne devait pas se souvenir que dans 3 semaines je repassais au bloc! Mais je lui ai dit, dans quelques années, pourquoi pas 😁 et il m’a quand même donné des noms d’écoles où il pensait qu’un poste pouvait se libérer…
Qu’est-ce que je l’apprécie mon inspecteur 😍
Ça m’a fait un bien fou cet entretien! Et je me fous du compte-rendu et de la note! J’avais besoin de faire un point tellement je déprimais et remettais tout en cause!
Ah oui!!! Parce que je ne vous ai pas dit! Les parents délégués m’ont demandé de me voir en rendez-vous pour me parler des remontées de quelques parents qui sont préoccupantes! Ça m’a stressé car personne ne voulait me dire de quoi il s’agissait et la directrice a fini par savoir : certains enfants disent que je crie et les parents disent qu’ils ont tellement peur, qu’ils comptent les jours jusqu’à mon départ (comme je suis à mi-temps thérapeutique !) Ça m’a écoeurée, j’étais effondrée! Je n’étais même pas prête à vous en parler tellement j’avais honte !
Ambiance pourrie avec l’équipe puis avec les parents 😱 c’était trop! Me faire ça à 2 jours de mon inspection (parce que le conseil d’école est la semaine prochaine et les parents voulaient que les parents délégués en parlent à ce moment-là !!!) c’est dégueulasse ! J’étais choquée! Et tellement triste par rapport à tout ce que j’ai mis en place en me « battant » contre mon équipe! Ça m’a tuée…
Du coup, cette inspection est arrivée à point nommé et 😁 et là, le moral remonte tout doucement et j’ai pleinement profité de ma famille ce soir 😍
Voilà pour les news… J’en ai sûrement encore trop dit, désolée pour la longueur!
En tout cas, un énorme merci pour votre soutien 😘 »

Vous avez dit Cayenne?

Par Anonyme

« Il arrive presque à l’improviste.

C’est du moins la version officielle, celle que l’on est censée donner aux élèves…

En fait, voilà presque une semaine que l’on ne ferme plus l’œil de la nuit, se rêvant déjà à Cayenne, rétrogradée et déchue de ses droits civiques… Une inspection, c’est une mini affaire Dreyfus, on doit défendre son honneur au risque de se perdre, et on espère toujours être réhabilité, même si l’on sait que le tribunal a une réputation sanglante…

Voilà donc plusieurs jours que l’on entraîne nos élèves comme pour les JO…On se sent l’âme d’un entraîneur du PSG des grands soirs, on leur répète qu’ils sont les meilleurs, que nous sommes une équipe, que l’inspecteur ne vient pas pour eux…En fait, ils sont le public, et nous, pauvres tâcherons de l’Education Nationale, nous sommes tous les joueurs en un ! Nous devons être les attaquants, peaufinant nos plans, nos stratégies éducatives, mais aussi la défense, préparant les attaques larvées de ce cher homme (« Alors, Madame, depuis combien de temps n’êtes-vous pas allée en Angleterre ? »), et encaissant les buts et les coups bas (« Peut-être devrions-nous envisager un petit stage à Londres l’été prochain ? »…)

D’ordinaire, nos cours sont corrects et préparés, bien sûr, mais, bon, il ne faudrait pas non plus pousser mémé dans les orties…Après vingt ans de métier, on ne relit pas fiévreusement les instructions officielles tous les soirs ; il nous arrive même d’arriver et de faire un petit devoir surprise, les jours où on a envie de rêver un peu à la soirée qui s’annonce…

Aujourd’hui, c’est comme quand on passe à la télé. On a mis nos habits de lumière, on a tenté un maquillage à la fois lumineux et discret, censé estomper notre teint terreux et livide, on se veut , comme le jour du grand oral de l’agrégation, humble et souverain, humble devant le jury, et souverain sur la matière.

Aujourd’hui, notre cours est un cours modèle, une parodie de leçon…Nous sommes Maurice Béjart, chaque seconde du cours est orchestrée comme un pas de danse. Nous avons repris le vocabulaire tendance de l’IUFM- un stylo est un « outil scripteur », un mot écrit au tableau une « trace écrite »… Nous nous désolons secrètement de ne pas être prof d’EPS, car nous aurions bien voulu placer le « référentiel bondissant »…le ballon !!- et nous entrons dans l’arène, le cheveu humide et le souffle court.

Il est assis au fond de la classe. Devant lui, les élèves, bien sûr, sont pétrifiés. Il nous darde de son regard noir, et on se sent soudain comme lorsque nous étions convoquée chez le « Surgé », à cette époque où les CPE faisaient encore de la discipline…

Notre inspecteur, tout le monde le surnomme Danton. C’est qu’il a dit, en arrivant dans l’académie, que les têtes allaient tomber…Drapé dans sa dignité comme Queen Mum dans ses robes fleuries, impassible comme un garde devant Buckingam Palace, il a présidé la réunion de rentrée avec une poigne de Dame de fer …Bien sur, c’est un maître en sa matière, féru de didactique, excellent concepteur d’idées nouvelles…Mais aime-t- il encore son métier ? Aime-t-il les élèves ? Y va-t-il, lui, en Angleterre ?!

Il est, en fait, devenu ce que nous détestons : Un vieux prof aigri, qui, ne supportant plus les élèves, s’est échappé au-delà du quotidien, vers des hauteurs plus gratifiantes, sans doute, mais si éloignées des réalités de l’enseignement…Il ne suffit pas de se gausser de mots ronflant et de « didactiser » l’actualité pour intéresser une classe et boucler un programme, il faut être à l’écoute des individus , du réel, de cet impalpable métissage qu’est une classe…L’inspecteur nous juge, potentat un peu méprisant, ancré dans ses certitudes de pédagogue parfait , certain de son bon droit.

Notre récompense, nous l’aurons le lendemain, quand, souriants, complices, les élèves nous ferons une fête de tous les diables avant le cours, presque une standing ovation, en nous jurant, sur un ton jubilatoire : » Vous lui en avez mis plein la vue, madame ! Sur ma mère, il avait l’air de kiffer grave vot’ cours !!! »

***

Pourtant, oui, pourtant, nous voilà à ruer dans les brancards, comme au meilleur de 68, à l’idée que nos IPR seraient dépossédés de leur fonction ontologique, celle de la SANCTION…Car ne nous leurrons pas, même si chaque inspection était suivie d’un « entretien », elle servait essentiellement à étayer le dossier des enseignants, et à promouvoir leur carrière…

Je comprends que le corps enseignant se mobilise au sujet des suppressions de postes, car la réduction drastique des moyens pédagogiques, entre la fonte des budgets-horaires, qui rivalise avec celle des pôles, et la balkanisation des services, aussi éclatée que les anciennes républiques soviétiques, a de quoi réveiller Jules Ferry.

Mais que l’on s’inquiète de la disparition des inspecteurs/pères fouettards et que l’on soit à ce point inquiet au sujet d’une éventuelle évaluation par un supérieur hiérarchique direct, comme cela se pratique pourtant dans toute la fonction publique, montre bien que les profs sont, comme leurs élèves, maladivement attachés à la sacro-sainte « note »…

Car les inspecteurs, si cette réforme était mise en place, retrouveraient simplement la place de conseillers pédagogiques qu’ils avaient hélas quelque peu oubliée…Et là, nous, on kiff’rait grave leurs conseils !

Mais les profs aiment autant les pavés que les plages…Et mardi, dès l’aube, ils partiront, joyeux comme des supporters montant au Parc, dans les bus aux couleurs de leurs certitudes syndicales, manger du ministre à Bastille, avant de retrouver leur petit cartable…

Attention, bientôt numérique, le cartable, quand même ! »