Se satisfaire, laisser faire…
Ronchonner, parfois, dans son coin, mais rester là, à attendre.
Pendant que d’autres se servent, profitent.
Ce matin, encore, je vais faire un pas de coté.
Je ne serais qu’une goutte d’eau tombée au milieu du désert, avec Gilles nous serons deux, seuls grévistes sur nos lieux de travail, pas de quoi gêner qui que se soit, mais nous ne pouvons pas ronchonner, râler, tempêter et rester là à attendre des jours meilleurs qui ne viendront pas.
L’un comme l’autre nous ne pouvons pas laisser ce gouvernement, et messire Mac Rond, détruire les services publics, école, hôpital, services de proximité dans nos campagnes (et dans les quartiers) sous prétexte que cela coûte trop cher. Trop cher?
L’école qui forme des citoyens éclairés? Notre avenir, non?
Mac Rond et ses potes, nous l’avons bien compris, ne veulent pas de citoyens, ils veulent des consommateurs, décérébrés, de la chair à usine… Travaillez, consommez et taisez vous.
L’hôpital qui soigne la population? Grace à la solidarité de tous.
Aïe! Ce n’est pas rentable. Cela ne rapporte pas aux investisseurs, cela ne rapporte pas de dividendes. C’est incompréhensible pour qui ne pensent que revenu, rendement…
Les services publics? Quoi? Quel est ce gros mot? Service?
Ils n’arrivent plus à l’associer qu’à commercial, qu’à client…
Les vrais services, de la population, qui paye ses impôts, pour la population, coûtent trop chers. A qui? Aux financiers?
Je ne veux pas, JE NE VEUX PAS, que mon travail, mon “investissement” dans la société, serve à engraisser les premiers de cordée. Je ne veux pas que mes enfants, mes élèves ne soient plus que des sherpas pour oligarchie dédaigneuse et vicieuse.
Je ne veux pas que la soupe médiatique nous détourne de nos valeurs.
Liberté Égalité Fraternité
Je ne veux pas laisser le monde sombrer entre pollution et climat détraqué sans lever le petit doigt. Je ne veux pas que l’autre devienne l’ennemi (désigné, bouc émissaire, ça pue!).
Mon doigt, celui de Gilles, ne seront, sans doute, dans ce monde où la plupart ont renoncé, déjà, pas nombreux, pas à la une des journaux, mais ils seront levés. Avec l’espoir que nos petites gouttes dans le désert arrivent à faire fleurir le début d’un autre avenir.

texte de Anne Allet

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Mercredi 3 octobre 2018. Département de la Seine-Maritime, à Rouen plus précisément. Pour ma dixième rentrée sous différents statuts successifs et en poste sous CDI depuis un mois, je dois entreprendre, comme de trop nombreux autres AVS (Auxiliaires de Vie Scolaire) ou AESH (Accompagnants d’Élèves en Situation de Handicap), une traversée du désert bien plus pénible que les années précédentes : je n’ai vu la couleur d’aucun centime d’euro en rétribution de mon travail effectué durant le tout le mois de septembre. Mon employeur ?? Ni une ‘Start Up’ qui se lance, ni une micro entreprise qui débute sur le marché du travail et qui ne peut encore garantir une rémunération à ses salariés … Je suis (non) salariée de l’Éducation Nationale. Excusez du peu…

Incompréhension, colère, honte… Ce sont les trois mots qui décrivent à peine, mais avec peine, la situation déplorable dans laquelle nous a délibérément plongés la DAPAEC (Comprenez Division Académique des Personnels d’Accompagnement et d’Éducation, l’un des services de l’Inspection Académique).

Incompréhension face à des contrats reçus très tardivement dans nos établissements alors que nos prises de postes étaient effectives dès la pré-rentrée le 31 aout.
Incompréhension face à un service qui ne semble pas savoir décrocher un téléphone ou se servir de la fonction ‘répondre à l’expéditeur’ d’une messagerie…

Colère face à nos demandes d’avances de salaires – car nous comprenons rapidement qu’il est déjà trop tard pour une mise en paiement de salaires ou d’acomptes fin septembre – qui restent lettres mortes, qu’elles soient instruites par nous ou par nos établissements.
Colère qui ne fait que monter face aux répondeurs saturés ou aux lignes qui sonnent dans le vide au sein de la DAPAEC. A penser qu’ils ont du subir un ‘bug téléphonique’ tout comme le ‘bug informatique’ qui a entrainé le non versement de mon salaire. Solide excuse que je tiens du bureau 202 … Putains de bug, sans déconner.

Honte face à la banque lorsqu’il faut expliquer que les prélèvements sur le compte ne vont pas pouvoir être honorés et quand on doit demander un découvert (insurmontable) plus important, faute d’économies suffisantes sur nos livrets grâce à nos salaires vertigineusement modestes (soyons modestes) et en dessous du seuil de pauvreté. A tel point que tous les 5 du mois je flippe à la caisse des supermarchés que ma carte bleue affiche « paiement refusé ». Une fois le loyer payé, la première semaine qui suit le versement du salaire, le compte affiche déjà un superbe zéro. Je veux bien prendre les paris sur les statistiques : AESH /AVS, nous fonctionnons en quasi-totalité de cette façon. Nous maîtrisons à la perfection l’art et la manière de jongler avec nos découverts autorisés (ou non). Nos revenus mensuels sont tels en raison d’une annualisation joliment théorique, puisque chaque mois de septembre il ne faut compter que sur un acompte qui a aujourd’hui atteint 90% du salaire, rendons hommages à nos Syndicats. Pourtant ce mois de septembre 2018 fait jurisprudence : nous sommes des centaines à n’avoir rien touché en guise de revenu. Merci Patron.

Honte face à nos enfants car le frigo reste désespérément vide. Toutes les denrées dans le congélateur (arborant fièrement la mention #SALAIRESEPTEMBRE ?# ou #OCTOBRE ROUGE#) stockées en prévision de ces temps difficiles (merci Picard) fondent aussi vite que la glace qui s’y trouve.
Tout loisir est hors de portée.
On est contraints de demander des bourses pour la scolarité de nos enfants, des bons alimentaires pour se nourrir, insister lourdement pour rencontrer une assistante sociale car en tant que salariés (sans salaires) nous ne sommes pas prioritaires dans cette détresse financière bien réelle. Une réparation sur la voiture et c’est le naufrage assuré vers l’interdit bancaire. D’ailleurs, ceux d’entre nous qui se tapent à minima 45 minutes, voire 1h15 de trajet aller pour se rendre de leur domicile à leur lieu d’exercice, et 45 minutes voire 1h15 retour pour se rendre du boulot au dodo, ne peuvent plus se permettre le luxe de remplir leur réservoir d’essence…

Honte face à nos collègues qui insistent pour vous arracher un sourire et vous apporter un soutien matériel (des provisions alimentaires) et économique (trois collègues m’ont proposé sur le champ « cartes bleues et codes pour le WE », dix autres des chèques de montants considérables, et un dernier un virement bancaire immédiat en plein cours). Ce genre de situation qui vous prend aux tripes, vous met à nu, vous donne juste envie de vous terrer et vous arrache des larmes devant tant de solidarité. La marque de confiance est blessante d’intensité tant elle est immense. J’en crève encore. On rechigne à accepter au final cette aide : notre salaire nous revient de droit et cette détresse n’aurait jamais dû arriver. L’administration nous coupe d’un trait les vivres et les vannes pour subvenir à nos besoins. Ce n’est pas à nos proches ou collègues de pallier à une ingérence / un manque d’anticipation par la DAPAEC des moyens et des affectations en temps et en heure des personnels accompagnant les élèves en situation de handicap. On nous impose cette précarité une fois de plus. Accepter les acomptes, retards ou oublis de versements de rémunérations, et pire travailler sans avoir signé de contrat pendant parfois plus d’un mois, c’est cautionner leur (anti)système gestionnaire qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Nous sommes pourtant au service d’un Ministère ! Au service de l’État, en l’occurrence l’Éducation Nationale qui tient tant, au nom de la Laïcité, à faire partager et inculquer aux futurs citoyens que sont les élèves, les grandes valeurs républicaines de Liberté, Égalité, Fraternité. Quel beau pied ne nez ! Au vu du sort qu’on nous réserve, elles sont bafouées !

Cependant, je lui suis reconnaissante, toute Noble Institution qu’elle est, à cette chère Inspection Académique : je viens de signer un CDI, qu’elle m’a certes adressé trop tard pour être rémunérée fin septembre et qui de ce fait me laisse sur le carreau comme des centaines d’autres (on fait taches, j’en suis consciente), mais elle me garantit désormais une sécurité de l’emploi. Reste à découvrir à quelles conditions et au nom de quels sacrifices…

Stéphanie LEFEBVRE, AESH désabusée comme des centaines d’autres …

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