« On doit se poser la question des vacances scolaires »

Par René Chiche

Cédant à la détestable manie des politiques de se servir de la presse pour lâcher des slogans et tester les réactions de l’opinion publique, le ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer a récemment fait part de sa volonté de s’attaquer aux vacances scolaires. « On doit se poser la question des vacances scolaires », a-t-il en effet déclaré au cours d’un entretien dont tous les faiseurs d’opinion patentés se sont empressés de ne retenir et de ne commenter ad nauseam que cette seule formule délibérément équivoque.

« On doit se poser la question des vacances scolaires ». Ah ? Quelle question ? Il va de soi pour presque tous les journalistes, dont on cherche d’ailleurs en vain les titres en vertu desquels ils s’autorisent à pontifier à intervalle régulier sur les questions d’éducation et à faire la leçon aux professeurs, que les vacances scolaires sont trop longues et constituent un indécent privilège dont il faut bien entendu priver ces derniers au nom de l’intérêt des élèves ou sous je ne sais quel autre prétexte.

vacances

Mettre au pas les professeurs, qui sont les gardiens du savoir désintéressé et les cultivateurs de l’esprit, est le fantasme d’une société infantile qui se passerait fort bien de l’autorité de la raison, si du moins on le pouvait. « On veut des maîtres dociles et on les aura » avertissait Jacques Muglioni dans un célèbre article intitulé « La gauche et l’école » publié en 1991 dans lequel cet illustre inspecteur général ne craignait pas de défendre les maîtres qui « ont l’impérieux besoin du loisir qu’on leur enviait jadis, qu’on leur reproche encore comme s’il était coupable, dont on entend les priver comme d’un privilège et d’un abus. Car il n’est plus question de lire, de flâner dans une librairie, de renouveler sa culture et de s’instruire encore. « Que faisiez-vous au temps chaud ? », dirait le négociant, celui qui selon le latin n’a pas le loisir. Impossible de répondre « je chantais » : notre société affairiste tolère très bien le bruit, mais elle n’aime pas la musique ! »

L’école est par nature loisir. Le mot école lui-même provient du grec ancien « schole » qui signifie précisément loisir, et qui est tout le contraire de l’oisiveté. Le loisir, c’est la condition de l’homme libre, de celui qui n’est pas asservi, dans son activité, à des fins étrangères à cette activité même. Poésie, gymnastique, théâtre, science et philosophie exigent du loisir. On ne pense pas sur commande et on ne traite pas un programme scolaire comme si l’on était à l’usine ou en regardant la montre. C’est pourquoi les vacances scolaires, grandes ou petites, ne sont pas non plus simplement des congés. Certes, comme toute activité, l’activité intellectuelle exige des coupures et des périodes de repos ; mais l’activité intellectuelle n’est pas n’importe quelle activité, et nul ne peut prendre davantage congé de son esprit que de son corps. Au contraire, il faut en prendre soin, et les vacances scolaires sont une période essentielle à cet effet, au cours desquelles on ne cesse pas de s’instruire. Un professeur qui ne lirait que des copies (ce qui occupe la plus grande partie de son temps dans l’année scolaire) ou qui ne s’instruit que de ce qu’il doit enseigner deviendrait rapidement inculte et ignorant, prêt à se soumettre à la tyrannie pédagogiste qui ne prospère que sur un tel terreau.

Puisqu’il nous faut des professeurs hautement instruits et cultivés, on doit leur garantir le loisir qui, seul, le permet. Il en va de même pour l’élève, qui a besoin de prendre le temps de lire, d’aller au théâtre, de découvrir des œuvres de sa propre initiative et non sur commande ; il suffit que l’école lui en ait donné le goût, et que la société lui en offre également les moyens.

Il y a donc bien lieu, en un sens, de se poser la question des vacances scolaires, comme l’affirme Jean-Michel Blanquer, afin de se rappeler leur nécessité absolue et leur finalité profonde, et les mettre à l’abri des lubies d’experts autoproclamés autant que de la mesquinerie de gestionnaires envieux.

Hélas, il semble qu’on prenne une fois de plus le chemin inverse et que l’administration, incapable de voir dans les vacances scolaires autre chose qu’un privilège arbitraire dont il faut dépouiller les professeurs, ne cherche qu’à les réduire sous les prétextes les plus farfelus et les plus stupides, quitte à prendre à cette fin les mesures les plus absurdes et les plus inefficaces !

D’ores et déjà, le projet d’arrêté fixant le calendrier de l’année scolaire 2018-2019, examiné par le CSE le 29 juin 2017, envisage de faire rentrer les enseignants le vendredi 31 août et place la fin de l’année scolaire le 6 juillet. Bien que rejeté à la quasi-unanimité, les votes des différentes organisations, même lorsqu’ils sont semblables, reposent sur des raisons différentes, parfois même divergentes, et éludent souvent l’essentiel.

Pour notre part, nous désapprouvons premièrement un calendrier qui fixe la prérentrée des enseignants un vendredi 31 août, au nom d’une prétendue nécessité impérieuse de faire rentrer tous les élèves un lundi. Cet argument n’a guère de sens. Il ne peut être valable, à la rigueur, que pour le premier degré bien que là encore on ne voit pas en quoi rentrer un mardi serait un drame pour les élèves. S’agissant de la rentrée des élèves dans les établissements du second degré, chacun sait qu’elle est étalée sur plusieurs jours afin de pouvoir les accueillir dans les meilleures conditions.
D’autre part, une réunion de « prérentrée » n’a nullement besoin de s’étaler sur une journée entière si elle est bien préparée et bien conduite. Il serait donc tout à fait possible de décaler de quelques heures la rentrée des enseignants et celle des élèves qu’on tient sans aucune raison sérieuse à faire rentrer « un lundi ». Les professeurs auront bien d’autres occasions de se réunir dès les premières semaines de septembre, et n’ont pas besoin de ces réunions interminables et inutiles. Aucune autre profession n’accepterait par ailleurs de reprendre le travail un vendredi qui, pour la plupart, est normalement un jour de fin de semaine de travail et non de début !

Mais il y a plus grave : les professeurs stagiaires ainsi que ceux qui ont obtenu une mutation ne sont titularisés qu’au 1er septembre. Le ministère ne peut donc juridiquement les contraindre à prendre leur poste un 31 août. Pour contourner le droit et persister dans le déni, il prévoit cependant de les placer avant le 1er septembre sous le régime des « collaborateurs bénévoles » (sic) ! Cette mesure stupéfiante suffit à révéler le caractère insensé de la date de prérentrée, dont nous réclamons qu’elle soit donc fixée au 1er septembre, autant par décence et respect des professeurs que par souci d’efficacité et de légalité !

Pour des raisons analogues, c’est-à-dire relevant du simple bon sens et de la prise en compte de la réalité, nous refusons que la fin de l’année scolaire soit fixée à la fin de la première semaine de juillet et non, comme il se doit, la dernière de juin. Cette mesure entraînera notamment, pour les élèves de certaines académies, une période de 11 semaines consécutives sur lesquelles il est peu vraisemblable que les dernières soient profitables, pour ne rien dire de l’aléa climatique et des fortes chaleurs de plus en plus fréquentes à cette période contre lesquelles rien, dans les salles de classes, ne permet de se prémunir. Veut-on donner l’apparence du travail ou veut-on en garantir vraiment les conditions ?

A l’évidence, le ministère poursuit, par ce projet d’arrêté, la mise en œuvre d’une politique déjà ancienne d’étalement de l’année scolaire et de réduction correspondante de la durée des congés d’été qui ne repose sur aucune nécessité et ne satisfait que des lubies idéologiques. Il est temps de dire clairement les choses : l’école n’est pas une entreprise, l’éducation ne saurait être soumise à un quelconque impératif de rentabilité, le temps scolaire, comme il a été précédemment rappelé, se déploie selon une logique inhérente qui exige que, pour les élèves aussi bien que pour les enseignants, des coupures régulières et plus ou moins significatives soient respectées, parce qu’elles répondent à des besoins physiologiques autant qu’aux exigences particulières de l’activité intellectuelle.

René Chiche
Pour Action & Démocratie, syndicat de l’enseignement de la CFE-CGC

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