Septembre 1977, je suis en poste au centre de jeunes détenus (CJD) de Fleury-Mérogis.
C’est à cette période que j’entendrai parler de l’affaire Mirval. Antoine, un des instituteurs, délégué syndical et militant au parti communiste,  est intarissable sur le sujet. Patrick Mirval, 18 ans, 1,85 mètre, est mort dans des circonstances très particulières.

Ce jeune antillais était incarcéré pour un vol de 50 francs dans un distributeur de boissons du métro parisien. Quelques mois à faire, mais difficile pour lui de supporter la détention. Les incidents et les rapports se succèdent. Suite à une bagarre, il passe au prétoire et est condamné à une semaine de mitard. Le quartier disciplinaire est à la prison des majeurs,  bâtiment D3,  quatrième étage. Patrick est transféré un matin, en fourgon cellulaire, accompagné par le surveillant-chef T…

Pas vraiment coopératif, il doit être maîtrisé par les surveillants. Il faut dix minutes pour arriver au D3, et il est encore bien vif en entrant dans l’ascenseur. A l’ouverture des portes au quatrième étage, il ne respire plus. Et là, personne ne sait ce qui s’est passé, mais Patrick Mirval sera déclaré officiellement mort de colère ! Antoine qui avait Patrick parmi ses élèves, a immédiatement pris contact avec la mère de Patrick. Bizarrement,  le corps est resté invisible pendant 3 jours,  pour finalement atterrir au cimetière de Sainte-Geneviève-des-bois. Aucune réponse à toutes les questions de la maman,  le surveillant-chef T… injoignable !  Antoine va dépenser une  énergie incroyable pour faire la lumière sur ce “meurtre ” déguisé en accident. Avec un avocat,  il va obtenir le rapport d’incident qui explique que Patrick, très agité, a dû être maintenu à genoux dans l’ascenseur,  et qu’à l’arrivée au quatrième étage,  son cœur avait lâché, sous l’effet de la colère. Qui peut croire sérieusement à un tel diagnostique ? Comment un médecin légiste peut-il signer un tel rapport ? Antoine mobilisera la presse, aidera Madame Mirval dans toutes ses démarches pour tenter d’éclairer toutes les zones d’ombre dans cette affaire. Un procès aura lieu,  à l’issue duquel T… sera relaxé. Antoine est bien décidé à ne pas en rester là. Il contacte un journaliste qui écrira un livre consacré à l’affaire.
Deux ans plus tard, année 1981, Antoine qui ne veut pas qu’on enterre cette histoire,  distribue à l’entrée de la prison un tract dans lequel il accuse nommément T… de meurtre. Celui-ci porte plainte pour diffamation. C’est ce que cherchait Antoine,  dans le but de faire ressortir l’affaire. Quelques mois plus tard,  le procès en diffamation a lieu en présence de tous les collègues. Antoine sera condamné à un franc de dommages et intérêts.
Bizarrement, en mars de la même année,  Antoine sera avisé que son accréditation du ministère de la justice prendra fin au mois de juin suivant, ce qui signifie qu’il ne pourra plus enseigner en prison ! Coïncidence ?
Heureusement, nous sommes en  1981, et c’est l’année de l’élection de François Mitterrand aux présidentielles. Comme par miracle, les raisons qui ont motivé l’annulation de l’accréditation du ministère de la justice ne sont plus de mise.  L’accréditation d’Antoine sera renouvelée et il finira sa carrière à Fleury-Merogis.

Marc Ardhuin

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Après ma licence de math, lassé des études, je décide d’en rester là, et de résilier mon sursis pour le service militaire. Je pars le 1er octobre 1972 pour Nantes, où je vais faire mes classes pendant 3 mois. Ensuite, j’irai à l’hôpital Begin à Saint-Mandé, faire les 9 mois qui restent dans un bureau, avec en plus une garde de nuit par mois, plus quelques gardes de week-end. Rien de bien passionnant, j’aurai perdu un an …
L’enseignement me tentait, et comme à l’époque on manquait de profs de math, on pouvait demander un poste d’instituteur suppléant sur liste collège. Je me suis donc inscrit au rectorat de Paris, et j’ai gardé mes congés jusqu’au dernier mois pour être libre début septembre. Après quelques jours à attendre en vain près du téléphone, je décide d’aller voir directement au rectorat ce qu’il en est. J’arrive vers 8 heures du matin, et il y a déjà 50 personnes qui font la queue dehors pour la même raison que moi. Après quelques heures d’attente, on me reçoit, et coup de chance, on me propose un poste à l’année. C’est sur 3 établissements dans 3 quartiers différents de Paris, mais comme je me déplace à moto, je devrais y arriver. Je n’ai aucune formation pédagogique, et je vais avoir des élèves dans 2 collèges d’enseignement commercial, et un collège d’enseignement familial et social. Je vais vite comprendre ma douleur, surtout dans l’établissement situé près de la Place de la République, où 90% des élèves sont fils de commerçants, et ont leur voie toute tracée. La réussite scolaire est le cadet de leurs soucis ! Au CEFS, le but est un CAP qui ne donnera aux élèves que très peu de débouchés. J’ai beaucoup de mal avec la discipline, et je perdrai 10 kilos au cours de l’année. Tous les matins, l’angoisse faisait ressortir mon petit déjeuner par où il était entré. J’ai quand-même eu droit à une dizaine de matinées de formation le mercredi matin, assurées par des IEN.
La deuxième année, j’ai encore un poste vacant, dans un CES, rue Amelot, près du cirque d’hiver Bouglione. Je dois passer le certificat d’aptitude pédagogique pour pouvoir devenir remplaçant, puis stagiaire, puis titulaire, puis demander mon intégration dans le corps des PEGC. Je dois présenter une séquence de math ou de français, une séquence de matière d’éveil, et une séquence de sport. Je choisis math, et je voudrais faire SVT. Je demande de l’aide à une collègue spécialiste de la matière, elle fait semblant de ne pas comprendre. Je me rabats sur le dessin. Je m’entends bien avec le prof d’arts plastiques, on prépare ensemble la séquence. Il y a aussi un entretien, je révise mon code soleil.
Le jour de l’examen, je suis stressé, et l’inspectrice ne fait rien pour me mettre à l’aise. Elle critique tout ce que j’ai fait, elle me dit “On voit que vous n’êtes pas sportif, ” alors que je faisais du foot après avoir pratiqué précédemment l’athlétisme et le rugby. Bref, la cata ! Et pour clore l’année en beauté, la principale qui devait donner une appréciation sur mon carnet de suppléance me fait comprendre que je ne suis pas fait pour ce métier.
J’insiste quand-même l’année suivante, et on me donne un remplacement de congé de maternité pour 6 mois dans un collège qui prépare au CAP de comptabilité des élèves “normaux” et des malentendants. Les 15 premiers jours, la collègue est avec moi, ce qui m’aidera beaucoup pour la suite. Je me sens plus à l’aise, et je vais repasser mon CAP, bien aidé par les collègues pour ce qui est de la préparation. L’inspecteur (un homme ! ) est bienveillant, et me dira, entre autre : ” Les maths, c’était très bien, la SVT, un peu plus discutable, et pour la gym, on voit que vous êtes sportif ! ” Comme quoi, les a priori …
J’ai donc pu continuer.
Une année dans un collège près du faubourg Saint Antoine : j’ai deux classes de transition, que je partage avec une collègue. Elle fait les matières littéraires, et moi les matières scientifiques. Nous sommes séparés du reste du collège : nos classes sont au bout d’un couloir, les horaires sont décalés par rapport aux autres. Le principal adjoint, qui sera nommé à Fleury-Mérogis 2 ans plus tard n’aura aucun souvenir de moi !
Passage pendant 3 ans à la prison de Fleury-Mérogis, puis 2 ans dans un collège de menuiserie à Paris. Et enfin, titularisation et intégration dans le corps des PEGC la même année, et coup de chance, un poste de math s’est libéré à Fresnes. Je l’ai demandé, je l’ai obtenu, et je ne l’ai plus quitté.

Marc Ardhuin

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Nous sommes en mai 1957, j’ai 7 ans. Mon père est officier dans l’armée française, et nous déménageons souvent. Nous arrivons de Douai, et nous nous installons dans une HLM à Loos-lez-Lille, petite ville de la banlieue lilloise.

Il faut vite m’inscrire à l’école, qui se trouve à un petit kilomètre de l’appartement. A cette époque, les papas travaillent (il y a 50 000 chômeurs en France), et prennent la voiture. Les mamans, en grande majorité, s’occupent de la maison et des enfants, et bien souvent n’ont pas le permis de conduire.

C’est samedi, l’école est ouverte toute la journée, et Monsieur Desmet, le directeur est déchargé de cours dans cette école, qui compte 14 classes. Nous arrivons sur la grand-place : à gauche, l’école des filles, à droite, l’école maternelle, en face, l’école des garçons. L’entrée se fait par une petite porte sur le côté gauche d’un grand portail. Au-dessus, est écrit en lettres capitales « ECOLE MICHELET ». Face à nous se trouve la maison du directeur, avec son petit jardin, et son arbre à parachutes. C’est comme ça que les élèves l’appellent pour une bonne raison : après la mode des billes, on est passé à celle des parachutes, qu’on lance le plus fort et le plus haut possible, pour les voir s’ouvrir et retomber lentement dans la cour… ou dans l’arbre de Monsieur Desmet. Nous entrons , le bureau du directeur est tout près. Maman présente mon livret scolaire et discute un peu avec ce monsieur qui m’impressionne. Fin de l’entretien, je vais découvrir ma classe : c’est la deuxième après le bureau, l‘institutrice est Madame Girard. Dès que nous franchissons le pas de la porte,  les 40 élèves se lèvent et restent au garde-à-vous dans un silence de cathédrale. Monsieur Desmet les autorise à s’asseoir et ma nouvelle maîtresse me présente à la classe. Je suis très timide, et j’appréhendais ce moment. On me trouve une place au fond de la classe. Je m’installe sur le bureau à 2 places, aux sièges solidaires du plateau, et à l’encrier en porcelaine posé dans un trou qui a été fait pour ça. Le bureau de la maîtresse est juché sur une grande estrade qui couvre le sol sur toute la largeur au pied du tableau noir.

Ma maman me laisse, et Madame Girard me donne un cahier du jour, un cahier de brouillon, une règle en bois, deux porte-plumes, un pour écrire en script, l’autre pour la cursive, et elle remplit mon encrier. Puis elle reprend la classe en main. 10 heures, c’est la récréation. La cour est séparée en deux : d’un côté, les petits, jusqu’au cm2, et de l’autre , les « fin d’études ». Au milieu de la partie qui nous est réservée trônent trois platanes, au fond à gauche, les toilettes, et un préau borde toutes les salles du vieux bâtiment. En face, les classes se trouvent dans une construction plus récente, qui me paraît ultra-moderne !

Les nouveaux copains me posent un tas de questions : Pourquoi tu arrives maintenant ? Tu habites où ? Tu as des frères ? (j’en ai un, il est en maternelle). Tu joues aux billes ? Tu as un parachute ?

Coup de sifflet d’un des maîtres qui parcouraient la cour de long en large en discutant. Sauvé par le gong, c’est la fin de la récré !

Retour en classe jusqu’à 11 heures 30. Ma maman vient me chercher. Nous passons prendre mon petit frère à la maternelle.

L’après-midi, il faudra y retourner, car il y a classe le samedi toute la journée.

Je resterai dans cette école jusqu’au CM2.

Marc Ardhuin

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Prof en lycée, je fais remplir la petite fiche traditionnelle, avec carrément une section “problèmes personnels”.
Il y a des années de ça, j’avais un élève en Terminale, il ne fichait rien. Il était souvent absent. Oubliait ses affaires. Rêvassait, voire s’endormait en classe. Chaque fois que j’essayais de le ramener dans les activités, il essayait, mais avec tellement de mauvaise volonté… limite agressif. Dans une classe de 36,  pas beaucoup plus volontaires que lui d’ailleurs.
Bref, ça ne décollait pas, les leçons non sues et les absences ont continué toute l’année. Les bulletins étaient forcément mauvais… “travail très insuffisant”, “trop de passivité en cours” etc… La veille du conseil du 3e trimestre, il est venu me parler.
“Madame je voulais vous dire…  je sais que j’ai mal travaillé cette année… mais vous savez, ma mère avait un cancer, alors j’étais tout le temps à l’höpital. Mais maintenant elle est morte.  Alors je vais me reprendre, je vais faire des efforts…”
😱😱😱 L’horreur… un gamin complètement éteint… il répondait à mes questions (pourquoi ne pas l’avoir dit avant ? Etc…) par des haussements d’épaules et des borborygmes…
J’ai cru mourir sur place de pur chagrin. Evidemment,
branle-bas de combat avec le PP, on a réussi à lui sauver ses bulletins… mais je me suis dit : plus jamais.
Depuis je raconte cette petite histoire (avec variantes pour raison d’anonymat) à tous mes élèves le premier jour. Je leur donne la fiche, et je leur fais ensuite le même discours :
Vous n’êtes obligés de rien. On ne se connaît même pas ! Mais je vous en prie, si vous êtes en danger, si vous êtes en difficulté, ne laissez pas l’équipe pédagogique dans le noir. On aurait pu faire tellement de choses pour cet élève ! À commencer par des appréciations plus indulgentes.

Il faut parler à quelqu’un, prof, surveillant, un ami même, mais ne restez pas seul avec votre souffrance. Et sachez que l’équipe est là pour vous. Dès aujourd’hui sur cette fiche (qui reste ma seule propriété), et/ou quand vous voulez dans l’année.
Car la réussite scolaire c’est aussi, pour certains, malheureusement, survivre à de grands désastres.

(Depuis 15 ans que j’exerce, j’en ai vues des vertes et des pas mûres. Viols, violences, harcèlements, racisme, tentatives de suicide, un cas de torture, mariages forcés… What a wonderful world !).
Les ados sont assez réceptifs. Je n’ai jamais eu de plainte.

Je ne pense pas non plus mettre l’élève d’emblée dans une case par rapport à son milieu d’origine, ni sur les “cas difficiles”, ni sur les élèves apparemment plus privilégiés.
Par contre je récolte beaucoup de confidences entre les cours, et parfois, on en “sauve”. Parfois littéralement.

Aujourd’hui je me vois mal faire une rentrée sans ma petite fiche et mon petit discours.😊

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Ca y est, je le vois, le bout du tunnel ! Dans quelques mois, je rangerai définitivement ma valise à roulettes qui fait souvent sourire mes parents d’élèves. Hé oui, pour moi, ça n’a jamais été un cartable de cuir « Old school », bien mal proportionné aux exigences de mes transbordements de cahiers et autres manuels … quelques tonnes dans une carrière, j’imagine…

39 ans derrière le bureau, dont au moins 30 à ruminer tellement fort que cela m’a souvent étouffée, 39 ans d’exercice d’une profession incomprise mais essentielle, riche en émotions mais pauvre en relations, solitaire mais éminemment sociale et construite sur le rapport  humain, chronophage, intellectuellement invasive et encombrante mais exaltante car foncièrement nécessaire au progrès social!  A la veille de mettre la clé sur la porte de ma classe, j’ai l’impression d’avoir été vampirisée, tellement habitée par mon métier, multifonctionnelle au point d’avoir souvent sombré dans l’hyperactivité pédagogique et relationnelle, qu’une question se pose : quelle est la profondeur du vide que cela va causer en moi ?

Il a fallu attendre les vacances de Toussaint 2016 pour qu’un espace d’expression s’ouvre enfin en réponse aux perfides insinuations du monde politique et d’une société qui scie la branche sur laquelle elle est assise.  Cet espace a ouvert les vannes d’une expression longtemps restée inaudible, d’une profession ostracisée, donnée en pâture à une opinion publique en recherche d’exutoire. L’espace de paroles ainsi créé met chaque jour en lumière avec une incroyable force, la multiplicité des aspects de notre profession. C’est un vrai scanner des problèmes sociétaux de la France mais c’est aussi et surtout le révélateur d’une grande souffrance : celle  d’une profession humiliée et souvent abandonnée à son sort.

« 800 000 feignasses » est une plateforme salvatrice qui va, je n’en doute pas, trouver son ton et sa forme dans les mois et années à venir, et, pourquoi pas, devenir une force de propositions qui pourraient plaire aux adeptes de la démocratie participative. Merci à ceux qui ont décidé de lui donner cette première forme de vie, ces créatifs géniteurs du web,  qui vont contribuer à la faire grandir et devoir aussi lui donner les moyens d’être entendue.

Quant à moi, institutrice, modeste héritière des hussards de la République, je m’apprête à vivre mes dernières fois : dernier bricolage de Noël, dernier concert aux parents, dernières séances piscines, dernière sortie au musée… avec  cette sensation étrange et ambivalente, de les vivre avec un grand soulagement mais aussi avec l’impression de ne pas avoir eu le temps de faire assez et plus encore ! Je prépare l’après « Feignasse », que j’aimerais vivre avec bonheur : voyages, rencontres, bénévolat, pouvoir assouvir mes envies de lectures, de peinture, de cuisine, inassouvies par manque de temps et aussi, plus simplement,  écouter pousser mes salades ! Enfin !

Inutile de lister toutes les frustrations de ma carrière, la page Facebook en évoque à peu près une par post sur la page Facebook de 800 000 feignasses !

Et à l’instar de mes centaines de milliers de collègues, j’ai souvent eu envie de dire (et je l’ai fait chaque fois que je le pouvais) mon désaccord, ma révolte devant les manques de mon administration, devant la négligence, l’absence de reconnaissance, le mépris de la parole des professionnel de terrain que nous sommes, subissant des réformes autoritaires aux orientations discutables…

J’ai souvent et sans fausse modestie, revendiqué mon professionnalisme, aussi bien devant des parents à qui j’ai consacré des centaines d’heures, que devant ma hiérarchie, qui d’ailleurs a souvent admis son impuissance par manque de moyens.

Cette année est sans doute l’année de trop: J’ai pris en pleine figure par cette page Facebook la mesure du désarroi, des questions sans réponses, des inégalités territoriales, des différences de traitement, des manques institutionnels, de l’absurdité  de réformes inadaptées, pansements sur une jambe de bois, mais aussi de la précarisation de notre profession… et ça c’est la honte d’une démocratie qui se veut héritière du siècle des Lumières dont je pensais être une courroie de transmission et que je n’imaginais pas à ce point malade.

En juillet prochain, je cesserai (j’espère) d’être rongée et cette perspective me réjouit !! Je tâcherai de ne garder en mémoire que ce qui a guidé ma vie professionnelle, commencée à 18 ans, et qui a définitivement impacté toute ma vie:

Rendre à la société ce que l’école de la République m’a donné, à moi, petite fille de milieu défavorisé : la bienveillance de mes enseignants, l’importance de l’empathie, les valeurs permettant le vivre ensemble mais aussi l’amour de la langue, de la littérature et de l’art. Je me souviens avec émotion de la confiance qu’ils m’ont faite et qui m’a portée tout au long de mon parcours d’élève, éveillant chez moi la curiosité et l’envie d’apprendre et de comprendre le monde. Une confiance qui a impacté mon parcours de vie.

Au soir d’une carrière de 39 années, je me retourne avec bonheur et nostalgie sur cette longue route peuplée du souvenir de quelques 975 (plus ou moins) petits humains. J’espère être parvenue à leur donner cet accompagnement bienveillant, cette écoute et cet enthousiasme pour aller vers la connaissance, dont on oublie trop souvent qu’ils sont un moteur essentiel au fonctionnement humain. J’espère avoir été, malgré les dogmes d’une institution rigide qui ne juge qu’à travers ses propres filtres, et dont il faut savoir s’affranchir, une passerelle. J’espère avoir été à la hauteur de mes rêves et de leurs attentes.

Je n’ai été qu’un maillon d’une chaîne puissante, celle de la transmission…

CM

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Une collègue me disait hier qu’elle espérait avoir assez de contenu pour son prochain cours : “Je crois quand même que j’aurai de quoi tenir les deux heures”. C’est une phrase qu’on prononce tous les jours, et le verbe est important : il faut TENIR. Il n’y a que les profs qui connaissent le sens de ce mot. Il faut tenir : comme on tient une position militaire devant des assaillants, jusqu’à la relève. Il faut tenir : comme on tient les élèves (ou pas). Il faut tenir le temps qui nous est donné, et parfois c’est un peu long. Il faut se tenir devant les élèves. Et on est absolument seul quand on tient : tout, dans le cours repose sur nos épaules, tout ne tient qu’à soi.
On se demande si on a de quoi tenir comme si les cours qu’on préparait étaient une nourriture prévue pour un long voyage, et on se demande si on n’est pas un peu court : ne risque-t-on pas de finir affamé ? Cette question soulève en moi à chaque fois une (petite) angoisse avant chaque cours : au fait, est-ce que j’ai de quoi tenir mes deux heures ? Si j’ai de quoi tenir, j’ai de quoi les tenir.
Quand on a tenu les deux heures on est content : tel le soldat victorieux, on regarde son cours avec le sentiment du devoir accompli. Mais le répit est de courte durée, car il faut avoir de quoi tenir les deux prochaines heures. Prof : c’est le flux tendu permanent.
Les élèves ne s’en rendent pas compte : ils bouffent nos provisions comme si ça sortait d’une corne d’abondance.

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