18h, 6 mois l’an…..

par Véronique Théry (avec son aimable autorisation)

Mes amis,

  C’est une catastrophe. Vous aurez, sans doute, remarqué que j’écris bien peu. A cause du travail, me direz-vous ? Que nenni ! Je suis fonctionnaire. Vous savez, une nantie qui ne fiche rien de toute sa journée. Et la pire de toutes ! Une prof !

Oui, mesdames, messieurs, je le confesse en ce lieu. Je suis une de ces « happy few », qui, selon un ex-président, travaille 18h par semaine, 6 mois de l’année. Autant dire qu’avec autant de temps libre, je pourrais écrire des livres de la taille d’un annuaire téléphonique !  En espérant évidemment que cela soit un iota plus intéressant.

Certains d’entre vous s’en doutent un peu. La vie d’un prof n’est pas aussi désespérément vide qu’un cerf-volant en quête d’un nouveau souffle. Ne comptez pas sur moi  pour me lancer dans un dithyrambique portrait de nos états de service. Je préfère laisser chacun libre de ses pensées. Libre de croire que le boulanger est un ignoble fainéant, vu que sa boutique n’ouvre qu’à 7h30 et que son pain, ses brioches et autres viennoiseries sont nés tous seuls par l’opération de Saint-Honoré. Que le journaliste du 20h ou du 13h ne travaille que durant les 30 minutes de son face-à-face avec le spectateur affamé de nouvelles fraîches. Et que le comédien qui s’époumone sur scène a bien de la chance de ne jouer que durant deux heures. La Sainte Eglise avait bien raison de les placer sur le même rang que les sorciers, vu qu’aujourd’hui encore, ces charlatans gagnent des fortunes en ne montant sur scène que 8 heures par semaine.  Apprendre les textes et les répéter n’est pas nécessaire, quand on est habiles farceurs.

Il en est de même dans notre corporation.  Nous sommes de « purs esprits ». Inutile de préparer un cours sur Chateaubriand, les théorèmes de Pythagore ou le prétérit en anglais. Tout ceci est inné chez l’enseignant. Ainsi, ma collègue déclamait du Shakespeare dès sa naissance ! Vous n’imaginez pas la tête que fit sa mère, lorsqu’elle entendit son enfant prononcer ces vers :

« Tis not alone my inky cloak, good mother,
Nor customary suits of solemn black,
Nor windy suspiration of forc’d breath,
No, nor the fruitful river in the eye,
Nor the dejected haviour of the visage,
Together with all forms, moods, shapes of grief,
That can denote me truly. »

  Moi-même, j’interpellais la sage-femme afin de lui demander si elle pratiquait la maïeutique en hommage à Socrate, l’accoucheur d’âmes. A deux ans, je faisais faire des dictées aux invités de mes parents et leur interdisais tout dessert s’ils ne parvenaient pas à trouver les réponses aux questionnaires de lecture que je leur concoctais. Je les encourageais, en feignant l’ignorance :

« Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout. »

  Oui, sans le savoir, déjà, je faisais preuve de pédagogie. Autre talent inné dont nous sommes pourvus. Nul besoin de stages et de formations ! Toute la didactique coule dans nos veines, irriguées dans ce cœur d’enseignant.

  Bien entendu, il reste les copies. Quelques irréductibles en sont encore à penser que nous les jetons du haut d’un escalier dont chaque marche équivaudrait à une note. Jeu extrêmement dangereux, puisqu’il rendrait ledit escalier particulièrement glissant. Je vous vois venir ricaner que cela expliquerait le pseudo absentéisme des professeurs. Pseudo, mais oui. L’excellent Figaro a fait paraître, le 19 mars dernier, les résultats d’une enquête prouvant que les enseignants étaient moins absents que la moyenne des salariés, y compris ceux du secteur privé.

  Alors, mes amis, si mon absence de ce site n’est pas due au travail, à quoi, me direz-vous, ai-je passé mon temps ? Hé bien, j’ai fermé les yeux et j’ai rêvé. D’une société où les clichés avaient disparu, où les préjugés s’étaient envolés. Et puis, je me suis réveillée et j’ai allumé ma télé. Une voix disait : « 18 h par semaine, 6 mois l’an » et j’ai compris que j’avais bien rejoint la réalité…

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