Juste un maillon

Ca y est, je le vois, le bout du tunnel ! Dans quelques mois, je rangerai définitivement ma valise à roulettes qui fait souvent sourire mes parents d’élèves. Hé oui, pour moi, ça n’a jamais été un cartable de cuir « Old school », bien mal proportionné aux exigences de mes transbordements de cahiers et autres manuels … quelques tonnes dans une carrière, j’imagine…

39 ans derrière le bureau, dont au moins 30 à ruminer tellement fort que cela m’a souvent étouffée, 39 ans d’exercice d’une profession incomprise mais essentielle, riche en émotions mais pauvre en relations, solitaire mais éminemment sociale et construite sur le rapport  humain, chronophage, intellectuellement invasive et encombrante mais exaltante car foncièrement nécessaire au progrès social!  A la veille de mettre la clé sur la porte de ma classe, j’ai l’impression d’avoir été vampirisée, tellement habitée par mon métier, multifonctionnelle au point d’avoir souvent sombré dans l’hyperactivité pédagogique et relationnelle, qu’une question se pose : quelle est la profondeur du vide que cela va causer en moi ?

Il a fallu attendre les vacances de Toussaint 2016 pour qu’un espace d’expression s’ouvre enfin en réponse aux perfides insinuations du monde politique et d’une société qui scie la branche sur laquelle elle est assise.  Cet espace a ouvert les vannes d’une expression longtemps restée inaudible, d’une profession ostracisée, donnée en pâture à une opinion publique en recherche d’exutoire. L’espace de paroles ainsi créé met chaque jour en lumière avec une incroyable force, la multiplicité des aspects de notre profession. C’est un vrai scanner des problèmes sociétaux de la France mais c’est aussi et surtout le révélateur d’une grande souffrance : celle  d’une profession humiliée et souvent abandonnée à son sort.

« 800 000 feignasses » est une plateforme salvatrice qui va, je n’en doute pas, trouver son ton et sa forme dans les mois et années à venir, et, pourquoi pas, devenir une force de propositions qui pourraient plaire aux adeptes de la démocratie participative. Merci à ceux qui ont décidé de lui donner cette première forme de vie, ces créatifs géniteurs du web,  qui vont contribuer à la faire grandir et devoir aussi lui donner les moyens d’être entendue.

Quant à moi, institutrice, modeste héritière des hussards de la République, je m’apprête à vivre mes dernières fois : dernier bricolage de Noël, dernier concert aux parents, dernières séances piscines, dernière sortie au musée… avec  cette sensation étrange et ambivalente, de les vivre avec un grand soulagement mais aussi avec l’impression de ne pas avoir eu le temps de faire assez et plus encore ! Je prépare l’après « Feignasse », que j’aimerais vivre avec bonheur : voyages, rencontres, bénévolat, pouvoir assouvir mes envies de lectures, de peinture, de cuisine, inassouvies par manque de temps et aussi, plus simplement,  écouter pousser mes salades ! Enfin !

Inutile de lister toutes les frustrations de ma carrière, la page Facebook en évoque à peu près une par post sur la page Facebook de 800 000 feignasses !

Et à l’instar de mes centaines de milliers de collègues, j’ai souvent eu envie de dire (et je l’ai fait chaque fois que je le pouvais) mon désaccord, ma révolte devant les manques de mon administration, devant la négligence, l’absence de reconnaissance, le mépris de la parole des professionnel de terrain que nous sommes, subissant des réformes autoritaires aux orientations discutables…

J’ai souvent et sans fausse modestie, revendiqué mon professionnalisme, aussi bien devant des parents à qui j’ai consacré des centaines d’heures, que devant ma hiérarchie, qui d’ailleurs a souvent admis son impuissance par manque de moyens.

Cette année est sans doute l’année de trop: J’ai pris en pleine figure par cette page Facebook la mesure du désarroi, des questions sans réponses, des inégalités territoriales, des différences de traitement, des manques institutionnels, de l’absurdité  de réformes inadaptées, pansements sur une jambe de bois, mais aussi de la précarisation de notre profession… et ça c’est la honte d’une démocratie qui se veut héritière du siècle des Lumières dont je pensais être une courroie de transmission et que je n’imaginais pas à ce point malade.

En juillet prochain, je cesserai (j’espère) d’être rongée et cette perspective me réjouit !! Je tâcherai de ne garder en mémoire que ce qui a guidé ma vie professionnelle, commencée à 18 ans, et qui a définitivement impacté toute ma vie:

Rendre à la société ce que l’école de la République m’a donné, à moi, petite fille de milieu défavorisé : la bienveillance de mes enseignants, l’importance de l’empathie, les valeurs permettant le vivre ensemble mais aussi l’amour de la langue, de la littérature et de l’art. Je me souviens avec émotion de la confiance qu’ils m’ont faite et qui m’a portée tout au long de mon parcours d’élève, éveillant chez moi la curiosité et l’envie d’apprendre et de comprendre le monde. Une confiance qui a impacté mon parcours de vie.

Au soir d’une carrière de 39 années, je me retourne avec bonheur et nostalgie sur cette longue route peuplée du souvenir de quelques 975 (plus ou moins) petits humains. J’espère être parvenue à leur donner cet accompagnement bienveillant, cette écoute et cet enthousiasme pour aller vers la connaissance, dont on oublie trop souvent qu’ils sont un moteur essentiel au fonctionnement humain. J’espère avoir été, malgré les dogmes d’une institution rigide qui ne juge qu’à travers ses propres filtres, et dont il faut savoir s’affranchir, une passerelle. J’espère avoir été à la hauteur de mes rêves et de leurs attentes.

Je n’ai été qu’un maillon d’une chaîne puissante, celle de la transmission…

CM

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