L’Éducation Nationale m’a tuer

Bonjour à tous,
je me décide enfin à prendre la plume…

D’abord ingénieur, j’ai décidé, il y a 10 ans, de devenir professeur des écoles. C’était pour moi un vrai choix, une vocation, une évidence. J’ai ensuite pris la direction d’une école de 9 classes pendant les 4 dernières années. J’ai fait un burn-out il y a deux ans. J’exerçais pourtant dans un milieu dit favorisé.

La violence et l’agressivité de certaines familles, le manque total de considération par notre hiérarchie (au plus haut niveau comme nous l’a encore récemment prouvé Nicolas Sarkozy), le non-respect des personnels « extérieurs » (aide administrative, AVS…) voire des enfants, ont fini par avoir raison de ma motivation et de mon profond désir de contribuer à une éducation laïque, gratuite et obligatoire au service de tous. Je me suis sentie enfermée dans une boîte avec les deux pieds dans le béton.

Voici quelques illustrations de tout ça :

L’année dernière, un élève de CE1 s’est fait pipi dessus pendant la classe. La maîtresse s’est occupée de lui, a demandé un change à une autre maîtresse qui lui a gentiment prêté un short d’un de ses enfants. Le lendemain, le père est arrivé extrêmement agressif en accusant la maîtresse d’avoir humilié son fils en lui mettant un short de migrant… Mais, ça ne s’est pas arrêté là. Les parents ont demandé un rendez-vous avec la directrice (en l’occurrence moi ! ). Le père a été de nouveau très agressif, j’ai même dû lui demander de me parler autrement faute de quoi, je devrais mettre en terme à cet entretien. Ce dernier voulait qu’on lui garantisse que son fils irait aux toilettes dans la seconde où il le souhaitait ! Il a même fini par écrire au recteur pour lui en parler et bien sûr, mon IEN m’a demandé un écrit afin de lui expliquer la situation. J’ai encore passé 2 heures dessus et lui ai demandé de me faire une copie du courrier qu’il enverrait à cette famille. Je n’ai bien sûr jamais rien reçu !

D’autres sont venus dans ma classe pendant que j’accueillais mes élèves le jour de la rentrée pour se plaindre de la classe dans laquelle était leur fille. J’ai eu beau leur expliquer que le moment était mal choisi et les raccompagner en laissant ma classe, j’ai quand même eu du mal à fermer le portail que la mère bloquait. J’ai bien senti que le moindre contact avec elle pouvait déclencher une agression physique de sa part… Et après, j’ai dû retourner accueillir mes élèves comme si de rien n’était.

Sans parler de la mise en place des nouveaux rythmes avec des adjoints au maire qui enregistrent les réunions sans nous le demander mais qui coupent pour critiquer les parents…

L’aide administrative qui va au collège pour signer son nouveau contrat et à qui on annonce qu’en fait, c’est pour lui dire que c’est fini et pour lui donner les papiers pour Pôle emploi…Bien sûr, sans prévenir ni l’inspection, ni l’école, ce qui fait qu’il n’y a pas de secrétaire à la rentrée… Et là, le conseiller pédagogique de me dire : « Ça fait longtemps que je ne m’en offusque plus, sinon je ne pourrais pas continuer ».

Un inspecteur qui nous laisse nous débrouiller avec un enfant violent et en grande souffrance dans le système scolaire alors que les gendarmes sont venus, que je l’ai récupéré dans ma classe de CM1 alors qu’il était en CM2 avec des stagiaires…
Et là, je me suis dit que je n’avais pas envie que toutes ces choses deviennent normales pour moi. Je n’avais pas non plus envie d’être le punching-ball des familles, de la hiérarchie, des partenaires, voire, parfois, des enfants ou des collègues.

Pour finir, une dernière qui va beaucoup vous faire rire : pendant que j’étais en arrêt maladie (non payée en tant que directrice au bout d’un mois car en fait, ce n’est pas un métier, c’est juste un petit truc à côté ! ), un collègue a été inspecté et a demandé à parler du burn-out. Voilà la réponse de l’inspecteur : « Oui, je connais bien le sujet, j’ai un ami qui en soigne de plus en plus. Moi, chez les institutrices de plus de 50 ans, j’appelle ça la ménopause pédagogique. ». Sans commentaire.

J’aurais encore des milliers d’exemples mais je vais m’arrêter là.

Le burn-out m’a permis de prendre conscience que tout cela n’était plus bon pour moi et qu’il était temps de passer à autre chose.

J’ai fait une formation de coaching l’année dernière et suis en disponibilité depuis le 1er septembre. J’ai créé une association qui a pour objet de favoriser l’épanouissement personnel et professionnel des individus. J’accompagne des enfants, des adolescents et des adultes. En même temps, je suis inscrite à la fac en deuxième année de Licence de psychologie afin d’améliorer encore mes accompagnements. Je ne sais pas si « les nécessités de service » me permettront de me remettre en disponibilité l’année prochaine mais je vais en faire la demande.

Je voulais juste, grâce à ces quelques mots, partager mes souffrances passées, avec mes collègues, et leur dire qu’ils ne sont pas seuls. Ils ne sont pas non plus coupables de ce dont la société les accuse et n’ont pas à porter sur leurs épaules les défaillances de l’institution.

Je remercie les 800 000 feignasses qui, je l’espère, vont permettre que la société française ait une meilleure vision du quotidien des enseignants au-delà des vacances et des grèves.

Et j’espère aussi que les politiques et les journalistes veilleront à mieux relayer la réalité plutôt que de continuer à diffuser, volontairement ou maladroitement, des croyances populaires qui sont fausses ; comme Jean-Jacques Bourdin, que j’estime beaucoup, l’a pourtant fait sur RMC le matin du 11 février 2015 et ça m’a profondément blessée.

Enfin, je voulais interpeler Madame La Ministre de l’Education Nationale afin qu’elle prenne conscience de cette souffrance grandissante dans ses rangs, essentiellement due aux inégalités de moyens sur le territoire, au manque de respect et de considération des enseignants par leur propre institution ainsi que par les usagers.

Vous pouvez être fiers de votre investissement, de votre métier, de ce que vous êtes et de ce que vous faites. Aux 800 000 Feignasses, j’adresse tout mon respect et toute mon admiration !

0 commentaire

  1. Bravo !
    Je vous remercie pour votre article, je vis une situation un peu similaire, et je comprends.
    Je ressens exactement la même chose : c’est injuste. Personne ne nous soutient …
    Partager notre désarroi fait du bien. On se sent moins seul et surtout pas « coupable » comme on voudrait nous le faire croire.
    Courage !

  2. Sujet important, sensible et délicat, que vous abordez là, courageusement ! Je suis moi-même enseignante au Québec (ayant plus de 50 ans, je serais donc une de ces «ménaupausées pédagogiques» !), et je constate des similitudes entre ce que vous décrivez et l’épuisement que je puis constater aussi dans le milieu de l’éducation de notre côté de l’Atlantique. C’est peut-être une part du contexte qui me manque, mais je comprends mal certains passages de vos écrits : «…comme Jean-Jacques Bourdin, que j’estime beaucoup, l’a pourtant fait sur RMC le matin du 11 février 2015 et ça m’a profondément blessée.» J’aurais aimé en savoir plus sur ces croyances fausses qu’il aurait répandues. Enfin, une dernière petite critique : Si la faute d’orthographe dans votre titre avait pour but d’attirer mon attention, c’est réussi. J’ai pensé sur le coup que c’était une citation d’un de vos étudiants… Si c’est non intentionnel, ce serait bien de corriger : L’éducation nationale m’a tuée.

    1. « L’éducation nationale m’a tuer » est une allusion à une affaire criminelle qui a défrayé la chronique en France. La victime très éduquée, avait laissé ce message sur le mur, « Omar m’a tuer », avant de mourir. Ce qui a fait douter que ce soit bien elle qui l’ait écrit compte tenu du fait qu’elle écrivait sans faute… Mais on a pourtant condamné le fameux Omar. Voilà pour l’explication de cette faute volontaire qui est passée dans la mémoire collective.

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