Et moi dans tout ça ?

C’est toujours la même dispute qui fait son va-et-vient, d’une semaine sur l’autre, ne laissant jamais beaucoup de répit, qu’on calme d’un grand coup de gueule, espérant que les reproches seront, la prochaine fois, moins violents.

Au tout début, je lui disais : « Ne t’en fais pas, c’est le temps d’une année : quand j’aurai archivé quelques cours, quand j’aurai pris mes habitudes, ça ira mieux. »

Je suis enseignant depuis cinq ans désormais. Professeur de Français dans un lycée de la banlieue parisienne, je me fais violence depuis cinq ans pour laisser les problèmes de l’école à la porte de l’école, chaque fois que j’en sors, souvent longtemps après la sonnerie – soit parce qu’il y a des parents à rencontrer, soit parce que je reste discuter avec un collègue de tel ou tel élève, soit parce qu’un élève avait besoin de se confier, soit parce que j’anime un atelier après les cours, soit parce que mon emploi du temps déborde après dix-sept heures…

Les disputes dans mon couple ont commencé dès la première année : « Tu ne penses qu’à ces gosses », « Arrête un peu de parler de l’école », « Et moi, dans tout ça ? »… tandis que la société me renvoyait plutôt le message inverse : « Arrête de te plaindre », « Fais pas ton sale prof », « T’as les vacances, la sécurité de l’emploi, dix-huit heures de cours, et puis on connaît le truc, vous ressortez les mêmes cours tous les ans, ha ! ha ! ha ! ».

Mes premiers élèves, de grands gaillards de troisième, agités mais pas méchants, je les ai portés à bout de bras pendant un an : Dorine, qui hurlait « alerte rouge ! » en classe quand elle avait ses règles – Damien, autiste, qui faisait des crises de panique pendant les contrôles, et qui n’avait pas d’AVS pour le rassurer – Pierre, fils de pompier, qui faisait fondre sa règle en plastique avec son briquet sous la table – Juliette, fille de profs, défoncée à l’alcool et au cannabis – Thibaut, qui venait de perdre sa mère, son père et son grand-père en l’espace de trois ans – Shaina, qui a pleuré toutes les larmes de son corps pendant sa rédaction sur l’autobiographie, mais qui a tenu à continuer quand même, car écrire lui faisait du bien – Maelys, qui dessinait d’incroyables bandes dessinées, caricaturant ses profs, ses camarades, détournant avec un humour savoureux le contenu de ses cours – et tant d’autres. Cent vingt élèves, cent vingt prénoms, cent vingt visages, cent vingt existences complexes, cent vingt histoires bien trop longues à raconter. Je suis resté en contact avec un grand nombre d’entre eux : ils ont leur bac aujourd’hui, presque tous, et j’en ai même un petit nombre qui font aujourd’hui des études de Lettres, et qui ont la bonté de me dire, régulièrement, que c’est grâce à moi.

Leur réussite, c’était la mienne, parfois malgré eux, parce qu’ils avaient souvent plus urgent à vivre. C’était la réussite de l’école en laquelle je croyais, celle qui pouvait changer le monde de demain (depuis, j’ai compris qu’on ne devrait pas tant lui en demander). Je m’endormais le soir avec leurs problèmes dans la tête, ou plutôt, assez souvent, leurs problèmes m’empêchaient de dormir. Comment ne pas penser à eux en corrigeant leurs copies, en préparant ses cours du jour pour le lendemain ? J’étais le petit nouveau, j’étais tout jeune, ils m’ont testé pendant un an. Je me suis fâché, beaucoup, nous avons eu de nombreux conflits et de grosses tensions… et le plus fou, c’est que ça a fini par fonctionner ! Mais à quel prix ? Cette année-là, je me suis retrouvé à chaque période de vacances dans un état déplorable : à peine le temps de décompresser que je me brûlais la main au troisième degré, que je me chopais un zona, une grippe, une gastro… Moi qui n’avais pas été malade depuis dix ans, ça n’a jamais loupé, à chaque fois le premier soir des vacances. Comme quoi, elles doivent bien avoir une utilité, et pas uniquement pour le repos des élèves : peut-être que c’est là pour éviter qu’on les étrangle, pour faire le point sur la situation, pour nous permettre de les idéaliser un peu, à nouveau, et puis de rattraper un peu le temps perdu… dans la correction des copies, bien sûr.

Aujourd’hui, j’ai fait des progrès. Il m’arrive de tomber malade entre deux vacances (peut-être parce que je n’ai plus l’énergie suffisante pour attendre ?), et même d’écouter mon médecin qui me dit de m’arrêter. D’engueuler mes collègues qui sont malades et qui sont là quand même. De sortir, d’avoir des activités sans rapport avec l’école. De rentrer chez moi et de faire autre chose que de penser à eux, que de corriger des copies, que de préparer des cours. Oui, ça arrive. Et puis parfois, c’est la rechute : je ne dors pas de la nuit, parce que j’ai appris dans la journée que tel élève dont je suis le prof principal a été viré trois jours, que tel autre sera en conseil de discipline le lendemain, que tel autre a dormi dans la rue la veille, parce que ses parents n’en veulent plus à la maison. Pour le coup, j’ai bien failli en ramener un pour de bon, un élève, à la maison…

Je suis à vingt-quatre heures de cours par semaine, sans compter les réunions entre collègues, les rendez-vous avec les parents, les réunions d’équipes éducatives, les conseils de classe, les cours à préparer (j’en ai archivé un certain nombre, mais les élèves et les classes étant chaque année différents, mes cours ne peuvent pas être les mêmes tous les ans…), les copies à corriger (pour les premières, compter entre trois quarts d’heure et une heure de correction par copie en Français, avec de gros effectifs dans la plupart des classes). Ça laisse peu de temps pour se disputer, mais ce temps, on le trouve quand même. Ça bouffe un peu le temps de s’aimer, de sortir à Paris, de bâtir des projets, mais ça va, on survit, on commence même un peu à se comprendre et à se dire que ça finira bien.

J’en bave, mais je ne changerais de métier pour rien au monde. Je ne suis ni un martyr ni un super-héros, ou alors on est huit cent mille dans ce cas. Je n’écris pas pour me plaindre, ni pour attirer la pitié : je n’aurais pas à me plaindre, en fait, si on ne venait pas me dire tous les quatre matins comment faire mon travail, que je ne bosse pas suffisamment, que je coûte cher à la collectivité (« essayez l’ignorance », comme disait l’autre), que les profs sont vraiment des feignasses, toujours absents, toujours en grève, toujours à se plaindre.

Je fais ce que j’aime, et à ceux qui m’envient mon statut ou pensent pouvoir mieux faire que moi, je n’oublie jamais de rappeler que l’Education nationale recrute.

2 réflexions sur “Et moi dans tout ça ?

  1. titanecdote dit :

    Une très belle force d’écriture. Je me suis retenue de laisser couler ma larme d’émotion parce que mon conjoint commence à en avoir marre de m’entendre parler de toutes ces feignasses auxquelles je me rattrape un peu parce que moi, là, présentement, je ne peux pas exercer mon métier car pas de mutation. Merci pour ce beau texte. Il est vrai.
    Anne Larrègle

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  2. uNheA dit :

    Merci pour ce très beau témoignage. Je ne suis pas une de vos 800.000. Mais j’ai la chance d’en connaitre : certains faisant honneur à ce métier que j’ai toujours considéré comme étant une vocation, et d’autres moins… Je sais que tous les profs et instits ne sont pas des feignasses, et que ce métier ne se résume pas au nombre d’heures de cours…
    Mais il est rare de lire ces temps-ci un enseignant qui partage son amour pour son travail.
    J’adore ce texte, car j’y retrouve ma passion pour mon travail, et je suis contente de voir qu’un enseignant peut avoir la même !
    Je crois que c’est l’un des objectifs de ce blog, auquel je souhaite une grande réussite !

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