Pas si méchants…

Quelquefois, quand je parle des conditions de détention dans les vieilles prisons comme Fresnes, la Santé ou les Baumettes à Marseille, on me répond : ils n’y sont pas pour rien, ils n’avaient qu’à se tenir tranquilles, ou pire : ils sont mieux traités que nos vieux dans les maisons de retraite ! Et çà, ça m’énerve ! Je réponds que moi, mes parents n’iront jamais dans ce genre d’établissement, parce que s’ils ont besoin de moi, je répondrai présent, et que, de toute façon, une peine de prison, c’est déjà 22 heures sur 24 d’enfermement, et ce n’est pas utile d’en rajouter ! Et puis, merde, on a affaire à des hommes, pas à du bétail ! La grosse majorité a été condamnée à une peine de moins de 3 mois, ce qui signifie que beaucoup parmi les donneurs de leçon pourraient un jour passer par la case prison, quant aux autres, ils ne méritent pas moins des conditions correctes d’ « hébergement  » ! Et si se retrouver à deux, parfois trois dans une cellule de 9 mètres carrés prévue pour une personne, c’est mieux qu’une chambre à l’hospice, alors brûlez toutes les maisons de retraite, et occupez-vous de vos « vieux » ! Voilà, c’est dit, je me sens mieux ! Des hommes, je disais, des hommes qui ont commis une erreur, qui la paient, mais qui ont des sentiments, un cœur, comme nous tous. Je me souviens de ce jour, à l’époque il n’y avait pas de télévision dans les cellules, où nous avions organisé une projection du film « Le champion ». C’est l’histoire d’un boxeur à la retraite qui remet les gants pour avoir les moyens de s’occuper de son petit garçon. A la fin, il meurt sur le ring, dans les bras de son fils. Quand j’ai rallumé la lumière, tout le monde était en larmes.

Et cet autre jour où, mes problèmes familiaux prenant le dessus sur ma bonne humeur habituelle, j’étais un peu tendu au moment de commencer mon cours. Un de mes élèves prend la parole et dit : » Ça va pas, prof ? Vous n’êtes pas comme d’habitude ». Je leur raconte sans entrer dans les détails ce qui se passe chez moi. Et là, mon interlocuteur dit, au nom de toute la classe : « Non, prof, si vous n’êtes pas bien, nous on n’est pas bien non plus ! » Cette petite phrase m’a remis du baume au cœur, et la journée a été bien plus agréable que prévu.

Et pour finir, une petite dernière : les cours durant trois heures sans interruption, si ce n’est une pause de dix minutes à la mi-temps, j’avais pris l’habitude pendant les vingt dernières minutes de sortir mon « grimoire ». Un livre d’énigmes mathématiques, à la couverture décorée façon enluminures, d’où le nom que lui ont donné les élèves. Moment de détente attendu par toute la classe (ou presque ). Un matin, j’apprends qu’un de mes élèves, un certain Dupont, qui était régulièrement convoqué chez le surveillant chef, s’était plaint du fait qu’on s’amusait beaucoup en cours de maths. Arrivé en classe, pendant les quelques minutes de discussion habituelles avant de commencer le cours, je glisse une remarque sur le fait qu’un détenu du groupe « balance  » chez le chef, et en plus, critique ma façon de travailler. Ça jette un froid, mais le cours se déroule normalement. Dupont est dans ses petits souliers. A la fin du cours, un des élèves attend que tout le monde soit sorti et me demande : « C’est qui ?  » Je réponds : « Devine ! » . « Dupont ? « . Je ne dis rien, mais il a bien compris.

La prochaine fois que j’aurai cours avec ce groupe, Dupont sera toujours là, mais avec un énorme coquard à l’œil gauche … faut pas toucher à notre prof de math !

Marc Ardhuin

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s